Témoignage de Haruko Sakaguchi sur Fukushima

Publié le par Sortir du Nucléaire 41


Samedi 26 novembre à 20 h 30 –à Châteauroux : Moulin de la Valla (Boulevard de la Valla
prolongé)
Japonaise,.professeur de Français, elle vivait à Fukushima en mars 2011: « ma volonté est
d'expliquer les choses afin qu'on arrête l'utilisation du nucléaire. Quand on a eu une expérience
telle que la mienne, on se sent obligé d'en parler. »
Et aujourd'hui, avec 80 % des réacteurs à l'arrêt, le Japon s'en sort grâce à une chasse au
gaspillage.
Soirée organisée par Europe Ecologie Les Verts Indre

Fukushima, l'une des 47 préfectures du Japon, se situe dans la partie nord-est du
pays. Son chef-lieu est la ville de Fukushima. J’habitais avec mon mari et mon enfant
de quatre ans dans une ville qui se trouve à peu près au centre de la préfecture et qui
s’appelle Miharu. C'est une jolie petite ville de campagne connue notamment pour son
grand cerisier millénaire, classé trésor national depuis 1922. Fukushima était une région
de pêche et d’agriculture qui souffrait d'une diminution de la population, et qui avait donc
besoin de l’industrie. Dans les années 60, les petites villes côtières ont ainsi décidé
d’accepter la centrale nucléaire.

Miharu se situe à 45 km de la centrale. C'était l'une des centrales les plus vieilles du
Japon, avec une durée d'exploitation de presque 40 ans alors qu'elle était initialement
construite pour 30 ans. En 2001, l’ancien gouverneur de Fukushima, qui était initialement
favorable au nucléaire, a revu sa position suite à plusieurs incidents nucléaires que
TEPCO avait tenté de camoufler. Il a alors décidé de freiner les programmes nucléaire
et cette nouvelle position lui a très vraisemblablement valu son emprisonnement. Le
gouverneur actuel semblait également défavorable au nucléaire et j’étais d’ailleurs présente
lorsque son adjoint nous a affirmé en réunion qu’il ne procéderait pas avec le MOX. Une
semaine plus tard, nous avons appris par les informations télévisées que le gouverneur
avait donné son feu vert pour l’introduction du MOX dans une centrale de Fukushima.
C’était en août 2010. Ils ont donc introduit un combustible expérimental, qui n’a jamais
bien fonctionné, dans un réacteur qui a 35 ans et qui était construit pour 30 ans. Je ferais
remarquer que le mode de communication n’a pas permis de confrontation. Le mouvement
d’opposition a reçu l’assurance que le MOX ne serait pas introduit, puis le feu vert a été
donné sans que l’on ait l’occasion de protester. À cette occasion j’ai rejoint le mouvement
contre le nucléaire. Cela m’a permis de connaître l’état de cette centrale, qui est vieille et
faible contre les tremblements de terre, et dont la faiblesse face aux Tsunami avait été
spécifiquement soulignée par de nombreuses personnes. TEPCO n’a cessé de prétendre
que la force du tsunami avait été au-delà de tout ce qui était prévisible. Mais la vulnérabilité
était en fait connue. J’ai également appris qu’en cas d’accident, les villes se trouvant même
à 100km seraient affectées. Nous avons alors regardé le plan et vu que notre maison se
situait à 45km seulement...

Le 11 mars, quand la grande secousse est arrivée, nous avons pensé tout de suite à
la centrale. Mais la ligne de téléphone était complètement coupée, on n’avait le moyen de
s’adresser à personne. À la télé, ils disaient que les réacteurs étaient éteints et qu'aucune
fuite de radioactivité n'avait été détectée. On s’est posé beaucoup de questions mais il
était difficile de prendre une décision sans avoir d’informations. L’état des routes était très
incertain et les répliques se poursuivaient à cinq minutes d’intervalle. On a tout de même
préparé les valises et chargé la voiture en cas d’urgence. Vers 8h le soir, soit environ

5h après la secousse initiale, une amie du groupe antinucléaire est venue chez nous en
voiture. Elle nous a dit que la centrale était dans un état très dangereux et que ceux qui ont
de petits enfants devaient partir tout de suite. Cela nous a décidé et nous sommes ainsi
partis avec une autre amie qui avait une fille de deux ans.

Je voudrais vous faire remarquer que lors d’un accident nucléaire, il est très difficile
d’obtenir des informations. Nous avons eu la chance d’être avertis par une amie voisine
qui était exceptionnellement au courant de l’état des centrales. Sinon, il n’y a eu aucune
alerte de la part des autorités. Au contraire, elles se montraient rassurantes. La mairie ne
disait rien, ni la télé, ni même l’internet. Sans la visite de cette amie, nous serions partis le
lendemain et cela aurait été trop tard. Car le lendemain la ville a reçu une première quantité
importante de radiation, et des quotas d'essence très sévères ont été instaurés pour faire
face à la pénurie d'essence, rendant la fuite difficile et lente. Beaucoup ont eu du mal à
partir à cause de cela. Nous avons été parmi les premiers à partir et cela nous a beaucoup
aidés.

Nous avons erré en nous dirigeant vers le sud pendant une semaine à la recherche
d’un asile, mais ce n’était pas facile. Quand notre fille a commencé à être fatiguée et
malade à cause de tous les déplacements, nous avons décidé de prendre l’avion de
rapatriement organisé par le gouvernement français. C’est ainsi que nous avons regagné la
France. A noter que nous avons bénéficié d'informations fiables de la part de l’ambassade
de France qui s’est très bien comportée vis-à-vis de ses ressortissants.

Comme nous avions laissé notre maison de Miharu en l'état, nous avons dû y retourner
à la fin du mois de juillet pour prendre nos affaires et rendre les clés de la maison, qui
appartenait à la ville. C’était une occasion de voir l’état actuel de Fukushima. D’abord,
la radiation ambiante était encore très haute. Nous l’avons mesurée avec notre propre
compteur Geiger, et elle était autour de 0,4μsv, soit 10-15 fois plus haut qu’en situation
normale. J’ai senti un mal de gorge dès le premier jour. Les habitants reçoivent donc cette
quantité de radiation tous les jours en permanence. Et le chiffre reste à peu près stable
aujourd’hui. Et pourtant les habitants vivent exactement comme avant l'accident. Ils sont
habillés comme avant, sans masque ni chapeau ; ils se promènent dans la rue même par
temps de pluie. Ils font du jardinage tous les jours, mangent principalement des légumes
de jardin. Dans cette situation, il était extrêmement difficile pour nous de nous protéger
contre la radiation. Les masques (nous en avions acheté qui devaient couper 99 % de
particules) et les habits que nous avions prévus étaient inutilisables, d’abord à cause de la
chaleur, mais aussi parce que les gens n’aimaient pas nous voir prendre ces précautions.
Ils disaient : "nous, on vit ici tous les jours". Pour eux, voir quelqu’un se protéger contre la
radiation, c’est reconnaître ou devenir conscients du danger dans lequel ils sont obligés
de vivre, et je comprends leur comportement. Éviter la nourriture contaminée était aussi
difficile car nous avons été invités tous les jours. Les gens de Fukushima sont très
généreux, ils vous donnent sans cesse des choses. Pendant les cinq jours de notre séjour,
nous n'avons jamais acheté quoique ce soit, car les amis et les voisins nous ont nourris.
Mais de temps en temps avec une pastèque qu’ils avaient cueillie dans leur jardin. Nous
avons parfois refusé, en prétextant un mal de ventre. Mais on ne peut pas demander la
provenance de tous les ingrédients quand on est invité au repas chez quelqu’un. Mais
eux, les habitants de Fukushima, ils vivent ainsi. Même si on est conscient du danger de
radiation, il est impossible de faire attention, et surtout, de continuer à faire attention. Petit
à petit, on finit par croire à ce que l’on a envie de croire, c’est-à-dire que la ville que l’on
aime reste habitable. Nous avons nous-mêmes senti que nous commencions à relâcher

notre garde, alors que nous n’y allions cet été que pour quelques jours, avec un compteur
Geiger, des masques et une grande crainte.

Il y a un autre aspect du problème qui se pose aujourd’hui. Le gouvernement japonais
lance un projet de « décontamination ». Râcler la surface du sol, nettoyer à l’eau les
bâtiments et couper les branches des arbres. Mais comme on peut le deviner tout de suite,
cette façon de décontaminer ne résout pas le problème. Car d’abord, on ne sait pas où
mettre les déchets. On ne fait que déplacer le problème. De plus, seules les terres plates
et meubles peuvent être grattées, alors que Fukushima est dans la montagne pour la
plus grande part... Un autre problème très grave : cette opération risque de contaminer la
personne qui l’exécute, or le gouvernement a mis en place un programme en août dernier,
qui oblige les habitants à participer à cette opération.

Le sol de Fukushima est donc définitivement contaminé. Le ministère de l'éducation
japonais a publié la contamination aux césiums 134 et 137. On voit que presque tout
Fukushima est couvert de césium. Et va le rester (car la demi-vie du césium 137 est de 30
ans) : il va être absorbé dans le sol, dans l’eau de la mer et dans les nappes phréatiques,
les plantes, les animaux et les poissons, enfin dans toute la nature. Depuis l’accident,
le césium a été détecté dans beaucoup de choses : le lait, les champignons et le thé
absorbent facilement le césium. C’est fini le thé japonais ! Des pêches et des fraises, les
spécialités de la région de Fukushima sont contaminées. Il y a surtout le problème du riz,
notre aliment de base qui est sensiblement contaminé, alors que la norme japonaise est
maintenue suffisamment haute pour qu’il ne soit pas interdit à la consommation. On le sert
donc à la cantine d’école.... Nous avons constaté à Miharu qu’il n’y avait plus d’aliment sûr
dans la région. Le contact avec l’environnement est bouleversé. Un acte simple comme
couper du bois et le mettre dans sa cheminée n’est plus anodin. Et l’on n'a d’informations
que sur le césium. Or le panache radioactif contient d’autres éléments très dangereux,
comme le strontium, proche de la forme du calcium, et ainsi absorbé par les os. Ou encore
le plutonium, terriblement dangereux, et ce pour des milliers d’années et dont les autorités
commencent à admettre qu’il s’est échappé en quantités importantes.

L’état dangereux de la centrale n’est pas fini non plus. Il y arrive constamment de
nouveaux dangers. Au mois de mai, on parlait du réacteur numéro quatre qui se penche
de plus en plus. On disait que s’il tombait, c'en était fini du Japon! Il tient finalement grâce
à de nombreux travaux d’appui. Mais il y a toujours des répliques plus ou moin grandes et
les typhons étaient violents cette année. Tepco a dit au mois de septembre que le réacteur
numéro un était rempli d’hydrogène. Ce qui veut dire que le danger d’explosion est toujours
présent. Les habitants ne sont pas encore tranquilles; ils passent des nuits inquiétantes.

Cela confirme ce que disait mon amie ; la seule façon de se protéger de la radiation,
c’est de s’enfuir. Se protéger en restant sur place est pratiquement impossible.

Mais s’enfuir n’est pas facile non plus. Cela demande beaucoup d’énergie et
beaucoup d’argent. Moi, je suis en sécurité, chaleureusement accueillie par ma belle
famille; je me considère comme l'une des plus chanceuses de Fukushima, même s’il faut
dire tout de même que nous vivons avec beaucoup de difficultés. Partir est très difficile. Les
habitants de Miharu n’ont pas été indemnisés et ne le seront sûrement jamais. Leur terrain
et maison ne valent plus rien et trouver du travail ailleurs n’est pas facile. Etre arraché d’un
endroit où il y a de la famille, des amis, des ancêtres, du travail, des paysages familiers, de
la nourriture habituelle, dont on parle la langue... c’est une « violence ». Même pour ceux
qui ont réussi à s’enfuir du danger, la souffrance n’est pas finie. Il faudra des années pour

retrouver la tranquillité.

Au Japon, les gens conscients du danger vivent dans une grande inquiétude et peur.
C’est aussi une inquiétude pour l’avenir. Comme au contraire des accidents ordinaires,
en cas d’accident nucléaire, le dégât continue et s’étend progressivement de manière
insidieuse. On prévoit dans quelques années qu'il y aura des maladies graves. Non
seulement le cancer de la thyroïde ou leucémie, mais aussi des maladies du cœur surtout
chez les enfants. Ce qui rend si difficile l'évaluation des dégâts liés à un accident nucléaire,
est le fait que les conséquences apparaissent avec un délai et il est difficile à la fin de
prouver la causalité. Au mois d’octobre, les médecins ont détecté du césium dans l’urine
des enfants de Fukushima. Très récemment, un autre médecin a publié un article qui dit
que 935 personnes sur 1175 examinées ont connu une baisse de fonction de la thyroïde.
Et qu’est-ce qui se passera dans 5 ans, dans 10 ans ?

On dit que l’accident de Fukushima est inédit dans l’histoire humaine. Mais on a le cas
de Tchernobyl. Si l'on cherche les informations sur l’internet, il y en a beaucoup. Et c’est
effrayant...

Je ne vois que des tragédies avec l’énergie nucléaire. Si j’interprète le sentiment
de Fukushima, ce serait « les habitants de Fukushima n’ont rien fait de mal pour
avoir toutes ces souffrances... » sauf qu’ils n’ont pas fait assez pour refuser les
centrales. À Fukushima, voire au Japon, c’est très grave et douloureux de le dire,
mais « c’est trop tard ». Notre terre est contaminée pour presque toujours. Mais
en France, ce n’est pas encore le cas. Fukushima, ce n’est pas fini, ça vient de
commencer. « N’oubliez pas Fukushima et refusez le nucléaire. » Tel serait mon
message d’aujourd’hui.

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