Lecture critique des normes de l'OMS concernant la radioprotection

Publié le par Sortir du Nucléaire 41

 

Un texte long (10 pages en pdf) et argumenté de Yves Lenoir (il était venu à Blois pour animer le débat après le film ''La terre outragée''). Yves Lenoir est aussi président l'association ''Les enfants  de Tchernobyl Belarus''.

 

Situer le rapport publié par l'OMS :

 

Preliminary dose estimation from the nuclear accident

after the 2011 Great East Japan Earthquake and Tsunami

 

© World Health Organization 2012

 

Résumé

Le complexe international de la radioprotection opérant dans le cadre de l'ONU s'appuie sur l'expérience acquise après Tchernobyl — avoir réussi à imposer dans la durée le bilan prévisionnel qu'il avait décidé de concert avec l'Agence internationale de l'énergie atomique durant l'été 1986 — pour préparer le déni de toute séquelle repérable de Fukushima autre que les cancers de la thyroïde. On propose ici une lecture “de type cri­tique de la technocratie” du récent rapport publié par l'OMS. Le sacrifice de la santé du peuple japonais sur l'autel des intérêts de l'industrie atomique et des applications des rayonnements ionisants a commencé le 11 mars 2011.

Introduction

Avant toute chose, dénonçons le lien entre Dose estimation et Earthquake and Tsunami. S'il n'y avait pas eu de centrale atomique en service le long de la côte Est du Japon, aucune contamination radioactive ne serait à déplorer. Le titre n'aurait dû faire référence qu'à la destruction de la centrale de Fukuchima Dai-ichi ! La formulation adoptée vise à faire porter la cause principale des doses reçues par les population sur la tecto­nique des plaques et non sur la concentration de matières radioactives dans des installations soumises aux dé­faillances des hommes et aux soubresauts de la Nature.

Il s'agit maintenant de tenter d'apporter des réponses aux questions que ce rapport soulève à nos yeux.

Pourquoi l'OMS, qui n'a pas les moyens humains pour faire le travail, a-t-elle apporté son label à cette publica­tion, en endossant ainsi toute la responsabilité aux yeux des media et de l'opinion ?

D'où et avec quelle expérience et antécédents interviennent les principaux contributeurs au-dit rapport ?

Quelle place occupe ce dernier dans la communication “autorisée” sur les conséquences de l'accident ?

Dans quel contexte scientifique s'inscrit cette évaluation ? Est-il approprié ?

Peut-il amener les autorité japonaises à reconsidérer leur gestion de la crise radiologique affectant les ré­gions contaminées ?

Répondre à ces questions représente une tâche ardue. On trouvera ci-dessous des éléments “multifonc­tion”. Chaque question ci-dessus trouve sa réponse dans une combinaison de ces derniers. Le fond du problème est politique et institutionnel. Le pouvoir atomique s'exerce contre la science. Le doute n'a droit à aucune place ; les enseignements du réel sont ignorés, voire expressément niés ; les publications qui dérangent la doctrine sont rejetées ; la théorie est figée, qu'aucune expérience cruciale ne saurait falsifier. Les arguments d'autorité priment. Le débat scientifique se révèle impossible dès lors qu'il s'agit de décisions stratégiques. Après plus de cinquante ans, depuis sa mise en place, ce système a généré un monstre intellec­tuel d'une puissance inégalée, une vraie secte mondiale avec des agents d'influence dans tous les rouages de la société et de la politique.

La religion atomique a fait des adeptes innombrables. Sa stratégie de communication a été conçue pour déligitimer toute contestation : qui n'y est pas favorable est forcément un ignorant, un incompétent. Pire, il est malfaisant puisqu'il œuvre pour priver l'humanité des bienfaits que l'AIEA se fait fort de répandre : la paix, la santé et la prospérité, dans le cadre idéologique défini par Dwight Eisenhower en décembre 1953 devant l'Assemblé Générale de l'ONU dans son discours fameux “Atoms for Peace”1, sentence reprise comme devise par l'Agence. Chacun de feindre d'ignorer que durant les 8 années de son administration, les USA ont produit en moyenne 8 bombes atomiques et/ou à hydrogène par jour ouvrable, augmentant ainsi la puissance de feu des forces armées US de 10 Mégatones par jour, soit 1000 fois la puissance de chaque bombe lancée sur Hiroshi­ma et Nagasaki par jour2… plusieurs centaines de fois de quoi anéantir toute Vie alors que l'énergie atomique ne produit aujourd'hui, 50 ans plus tard, que 2,5% de l'énergie consommée sur Terre !



Préambule : l'ombre portée de Tchernobyl

1. La pénombre

L'OMS est peu intervenue dans le traitement des quatre crises radiologiques historiques précédentes, les tests d'Hiroshima et Nagasaki de 1945 (elle n'existait pas alors… mais ne s'en est pas saisi ensuite), l'incendie d'un réacteur plutonigène à Windscale en 1957 et l'accident quasi catastrophique de Three Mile Island en 1979. L'AIEA non plus d'ailleurs. L'OMS ne s'est par ailleurs pas préoccupée des conséquences de la longue série d'essais atomiques atmosphériques, sous-marins et de surface qui ont dispersé dans l'en­vironnement entre 1946 et 1984 l'équivalent de 10 000 fois les retombées des bombes d'Hiroshima et Naga­saki. Une entorse à cette carence fut d'accepter de publier en 1957, sans numéro de référence, un rapport que des généticiens “soucieux” lui avaient remis : “Effets génétiques des radiations chez l'Homme”3. On peut donc affirmer d'emblée que les méfaits les plus flagrants de la radioactivité échappent en quelque sorte au re­gistre des missions de l'institution.

Les deux accidents antérieurs à celui de Tchernobyl, au cours desquels des quantités conséquentes de radio­nucléides ont été dispersées dans l'environnement, ont été mis à profit par l'establishment atomique et médical pour élaborer le discours de dénégation qui explicite le bilan de rêve d'une catastrophe ayant rejeté autant de radioactivité que quelques centaines d'armes atomiques de théâtre : 50 morts par syndrome d'irradi­ation aigüe et quelques milliers de cancers de la thyroïde, “aisément curables”.

Par exemple, le concept de radiophobie, pressentie par les rédacteurs du Rapport 151de l'OMS (1958) “Questions de santé mentale que pose l'utilisation de l'énergie atomique à des fins pacifiques4, a trouvé sa forme moderne en 1985 — pour expliquer des troubles somatiques non prévus par le modèle dose-effet de la CIPR — grâce au psychiatre américain de Bethesda Marc Shaeffer5, intrigué par l'angoisse qu'avait générée une perte d'immunité au sein des populations touchées par l'Iode 131 rejeté durant la crise de TMI. Puisque cette perte ne “pouvait” pas résulter de la radioactivité ingérée, alors c'est la crainte que suscitait cette dernière qui l'avait provoquée : il suffisait d'inverser la relation cause-effet! Cette découverte capitale a ren­contré un certain succès, confortée par des études complémentaires menées selon la même méthode par des psychologues et des psy­chiatres auprès de la cohorte des irradiés de TMI. On a pu ainsi étendre le do­maine du pronostic à bien d'autres affections.

Dès qu'il fut avéré, fin 1988, que de nombreuses pathologies non cancéreuses frappaient en masse les popu­lations touchées par Tchernobyl l'explication par la radiophobie fut retenue à l'exclusion de toute autre, hors l'alcoolisme et la pauvreté. A aucun moment on n'a accordé la moindre attention à la chrono­logie : l'an­goisse se répandait après la survenue des troubles somatiques, pas avant !6 Car la majorité des popu­lations touchées l'ignorait, tout simplement, soit parce qu'on avait affirmé l'absence de tout risque (comme à TMI), soit parce que résidant à des centaines de km de Tchernobyl elles ne s'imaginaient ni menacées, ni at­teintes (les cartes de contamination de l'URSS par Tchernobyl n'ont été publiées par la Pravda qu'au prin­temps 1989, après que posé le diagnostic d'épidémie de radiophobie).

A noter que les experts considèrent cette maladie comme quasi incurable. Mais on peut, selon eux, en at­ténuer les ravages par des actions psycho-culturelles, programmes que la Communauté Européenne finança à grands frais durant les années 2000 sous les noms de ETHOS, CORE etc, au grand bénéfice des équipes uni­versitaires et des ONG qui y ont participé, sous la supervision de l'association à but non lucratif dite CEPN (EDF, AREVA, CEA) hébergée, près de Paris, à Fontenay-aux-Roses dans l'établissement du CEA.



2. La pleine ombre

Un personnage a beaucoup fait parler de lui après la catastrophe de Fukushima et continue d'alimenter les controverses, le Pr Shunichi Yamashita du Dépt de Médecine moléculaire de l'Université de Nagasaki, ainsi qu'il se présente dans toutes ses interventions publiques (souvent en blouse blanche…) et dans les publica­tions qu'il signe. Sa notoriété contrastée provient des nombreuses déclarations qu'il a faites en tant que con­seiller de la Préfecture de Fukushima pour le risque sanitaire radiologique. En voici une de juillet 2011, traduite en français, que l'on trouve encore sur YouTube7 :

L'impact dû à la radiation ne vient pas vers les personnes souriantes. L'impact va apparaître chez les personnes nerveuses. Cela a été démontré lors d'expérimentations sur les animaux. Il n'y a aucun problème pour la santé si le seuil d'irradiation ne dépasse pas 100 µSv/h [NDA, 876 mSv/an, soit 876 fois la recom­mandation pour l'exposition du public de la CIPR]. Alors, il est évident que nous pouvons tout-à-fait être à l'extérieur si l'irradiation n'est que de 5, 10 ou 20 µSv/h… En ce qui concerne l'irradiation interne, le risque ne représente que 1/10 de celui dû à l'irradiation externe.

Les Occidentaux n'ont pas compris ce message, l'armure du sourire leur apparaissant ridiculement fragile en de telles circonstances. On a volontiers fait passer Yamashita Shunichi pour une sorte de fou, de su­per Pro­fesseur Pellerin japonais. C'est un peu vrai, mais à condition de réinterpréter ses propos dans le con­texte asi­atique et en ayant mis en perspective sa carrière récente. Ce qui réhabilite en quelque sorte Pierre Pellerin…

Le grand poète bouddhiste japonais Miyasawa Kenji (1896-1933) a écrit :

Ne capitulez, ni dans la pluie,

Ni dans le vent.

Ne pas capituler, ni dans la neige, ni dans la chaleur de l'été.

Garder son corps fort, sans cupidité,

Ne jamais s'emporter,

Sourire calmement de tout…

 

Errer quand il fait froid l'été,

Quand les gens disent : “on dirait qu'il ne sent rien !”…

 

Je voudrais être une telle personne.8

Sourire sert en Asie à cacher sa contrarité quand on est agressé ou contrarié. C'est une preuve de maîtrise de soi. On prive ainsi l'adversaire de toute information sur ses sentiments et on se donne le temps de préparer une rispote surprenante. Yamashita fait sciemment appel à ce qu'il y a de meilleur dans l'éducation et la cul­ture asiatiques ; ses auditeurs sont alors enclins à sublimer la situation. La réussite de Yamashita ne saurait être totale, bien sûr, mais à ce niveau d'intelligence, contre un adversaire invisible et dont l'effet des attaques sera différé, la pensée magique offre efficacement un sentiment diffus de sécurité, malgré l'incertitude diffi­cile à dissiper.

Shunichi Yamashita a tous les atouts dans son jeu, aux yeux de l'opinion, comme éminent universitaire, et aux yeux des autorités nipponnes comme membre de la haute hiérarchie radioprotectrice onusienne :

  • conseiller extérieur du programme OMS-IARC ARCH (Agenda for Research on Chernobyl Health) ;

  • membre du Task Group 84 de la CIPR, Initial Lessons Learned from the NPP Accident in Japan vis-à-vis the ICRP System of Radiological Protection ;

  • part au Comité d'organisation de International Expert Symposium in Fukushima, 25 Oct. 2011;

  • contributeur au rapport 2006 du Chernobyl Forum, sous la casquette OMS (il a passé deux ans au siège de l'OMS entre 2004 et 2006) ;

  • co-auteur et co-éditeur de Chernobyl : Message for the 21th Century, Excerpta Medica, International Congress Series 1234, 2002 ;

Le Pr Shunichi Yamashita n'est pas un franc-tireur à moitié cinglé9 ! Il est un des soldats-militants de la nébuleuse internationale de la radioprotection, fervente propagatrice de l'énergie atomique et des usages de la radioactivité. Il intervient avec l'autorité de son appartenance à des groupes de travail de l'OMS et de la CIPR, dans lesquels il a été coopté par des pairs partageant ses idées et prêchant la même doctrine. Il est un pur produit de “L'école de Tchernobyl”, celle dont dès 1991 les experts en radioprotection se réjouissaient de l'expérience acquise.

Il joue au Japon, pour Fukushima, le rôle que Pierre Pellerin a joué en France pour Tchernobyl. Celui de repoussoir pour une part de l'opinion… jamais désavoué par quiconque de son milieu et des autorités admin­istratives et politiques.

Grâce au retour d'expérience de Tchernobyl la psychiatrisation des séquelles de Fukushima a été d'emblée programmée. On ne se laissera pas surprendre par l'épidémie des cancers de la thyroïde (que l'UNSCEAR n'avait reconnue à contre cœur qu'en 1998, alors que l'on dépassait 1 000 cas/million d'enfants, contre 1/mil­lion en temps normal…). Tous les projecteurs sont déjà braqués vers cet organe, le seul reconnu comme touché par Tchernobyl dans les bilans officiels et dans les prévisions autorisées.



La mécanique de la radioprotection internationale

1. Le dispositif institutionnel

Une brève description de la structure du système institutionnel international (onusien) de radioprotection et de la manière dont ses membres en disposent est ici indispensable. Annie Sugier, une bureaucrate éminente de l'establishment atomique français, moult fois décorée et primée, présente le diagramme de flux de la ra­dioprotection mondiale dans le Dossier 167de l'ASN10.

Au sommet, la Science qui produit des papiers publiés par les revues à Comité de lecture. Rien à dire, sinon que les budgets de recherche sont souvent distribués en fonction de l'intérêt de ne pas faire toute la lumière sur les séquelles radiologiques des catastrophes atomiques (comme en Biélorussie par exemple, où tout ce domaine est délaissé). Ici s'opère un bouclage sous l'influence des acteurs du système atomique.

L'UNSCEAR, United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation, vient immédiate­ment après. Son rôle est d'examiner les publications scientifiques sur le sujet et d'en retenir ce que bon lui semble. L'organisme n'est soumis à aucun contrôle scientifique. En d'autres termes il juge souverainement.

En dessous se trouve la CIPR, Commission Internationale de Protection radiologique, une association caritative [sic] qui reçoit les publications sélectionnées par l'UNSCEAR et en tire des recommandations. On peut se rendre compte de l'efficacité du filtrage opéré par ces deux acteurs prééminents du dispositif en re­gardant comment Tchernobyl est pris en compte dans les dernières recommandations générales, PublicationICRP 103 (2007). Le mot Tchernobyl n'est cité que trois fois et uniquement en relation avec la question du cancer de la thyroïde… Un exploit indépassable s'il en est, dans l'omission.

Puis viennent les instances de discussion : AIEA, OMS, IRPA, OCDE, AEN etc. Elles retiennent ce qui leur paraît pertinent des recommandations de la CIPR pour l'exercice de leurs responsabilités en matière de radioprotection.

En découlent les standards internationaux élaborés par l'AIEA, l'OMS, la FAO, l'AEN etc, et les standards régionaux, comme ceux d'EURATOM.

Enfin, en dernier lieu, nourries par ce processus, les législations nationales.

C'est presque beau comme l'Antique.

Cependant l'ordonnance du dispositif est brouillée par les acteurs qui en assurent le fonctionnement. Im­possible ici de fournir dans le temps et dans l'espace le film des fluctuations de l'entrelacs des apparten­ances des uns et des autres, aux institutions qui le composent mais aussi aux industries atomique et radiolo­gique. On découvre sans surprise que se vautrer dans les conflits d'intérêt assure des carrières sûres vers les som­mets. A titre d'exemple, la dernière recrue du Comité principal de la CIPR, la radiobiologiste russe Nata­lya Shandala est aussi Conseillère en communication de ROSATOM et participe à ce titre à des chatssur Intern­et, du genre : “Radiation : Friend or Enemy ? ”11. Un procédé éprouvé auquel des sectes recourent.

Tout est brouillé sauf l'esprit de corps, la pensée unifiée, le rejet de toute contestation et de remise en cause, entretenus par cette machinerie bureaucratique sans faille.



2. Les crises radiologiques

La gestion des crises radiologiques est une plongée en enfer pour les autorités. L'effet de surprise est total, l'information sur l'état des installations et les rejets radioactifs est par essence incomplète et la prise de dé­cision reste empêtrée dans un brouillard épais d'imprévisibilité (cf. Note 5, les minutes du dispositif de crise de TMI).

Très tôt s'est imposée l'idée que la préservation de l'image et des intérêts de l'industrie atomique et des us­ages de la radioactivité constituait un enjeu majeur. Il s'agit clairement de communication. La maîtrise du processus de communication durant la crise, qui peut durer des mois, des années, voire des décennies, son évolution, ses surprises (en général mauvaises) est ainsi au centre des préoccupations. Cette évidence a con­duit d'emblée les deux acteurs onusiens “naturellement” en première ligne, l'AIEA et l'OMS, à faire voter par l'Assemblée Générale de l'ONU en mai 1959 un “texte fondamental”, sous forme d'un Accord bilatéral de coopération visant notamment à ce que chacun fasse profiter l'autre de ses compétences (ce qui évite de dépenser inutilement des ressources pour faire la même chose chacun de son côté), à l'instar de ceux que toutes les agences de l'ONU passent entre elles. Sauf qu'il contient des clauses assez particulières qui, vu la différence de niveau hiérarchique des deux agences (la première répond devant le Conseil de Sécurité ; la seconde devant le Conseil économique et social), empêchent l'OMS de publier librement sur tout ce qui touche aux effets sur la santé des pollutions radioactives de l'environnement. Une conséquence de cette con­figuration sur l'institution : elle n'a pratiquement développé aucune capacité d'expertise propre.

Cette impuissance institutionnelle explique le désintérêt manifeste de l'OMS lors des crises de TMI et Tch­ernobyl et pose la question de pourquoi on la verrait essayer d'exister à Fukushima, en publiant un travail auquel elle n'a pas eu de part active. On peut d'autant plus se poser cette question que selon la Convention sur l'Assistance en cas d'Accident nucléaire ou de Situation d'Urgence Radiologique concoctée par l'AIEA et adoptée le 26 Septembre 1986 par la Conférence des Etats parties, et entrée en vigueur depuis, la gestion de crise est placée sous le contrôle exclusif de l'AIEA ! Le mot “santé” n'apparaît pas dans le texte… l'OMS est ainsi superbement ignorée, destin logique au terme de l'accord de 1959.

La raison pour cette Convention, et pour celle de Déclaration prise simultanément, est ailleurs. Il s'agissait que deux choses ne se reproduisissent plus :

  1. le secret trop longtemps maintenu par le Gouvernement soviétique sur l'explosion de Tchernobyl ;

  2. la confusion engendrée par le désaccord entre les projections soviétiques quant aux effets sanitaires de Tchernobyl, présentées par Valery Legassov12, Chef de la Sûreté Nucléaire de l'URSS, à la Conférence de l'AIEA d'août 1986 — soit 40 000 cancers mortels —, et la décision des autres acteurs de l'establishment atomique et de radioprotection de ne prévoir que 4 000 cancers mortels. Les pressions furent énormes et con­traignirent la délégation soviétique à la Conférence de l'AIEA de septembre 1986, un mois plus tard, de s'in­cliner et reconnaître avoir fait une erreur d'un facteur 10 dans la dosimétrie (on peut constater que cet argum­ent d'opportunité est totalement fallacieux en consultant les cartes de contamination bêta et gamma de l'oblast de Briansk établies en mai et juin 1986 à la fin du rapport référencé en note 6) ! En se donnant tous les pouvoirs au moment même où les Soviétiques pliaient, l'AIEA assurait la cohérence de l'épidémi­ologie pré­dictive des éventuels futurs accidents atomiques.

La dosimétrie est la base de la prévision dans le modèle établi par la CIPR. La logique est respectée : le premier rapport officiel rassemble des données et leur traitement par des programmes informatiques basés en gros sur le modèle CIPR. Le rapport n'aborde pas la question des expositions aux rayonnements. En effet, lors de “la sixième et dernière séance du colloque de Fukushima, coprésidée par Abel Julio González de la CIPR et Yamashita Shunichi de la Faculté de médecine de Fukushima … Wolfgang Weiss de l’Office fédéral allemand pour la protection contre les radiations a évoqué, quant à lui, les activités du Comité scientifique des Nations Unies pour l’étude des effets des rayonnements ionisants (UNSCEAR). L'UNSCEAR a l’intention de publier un rapport préliminaire sur l’exposition et les con­séquences des radiations de la cata­strophe de Fukushima en 2012, qui sera suivi d’un rapport final en 2013.”

Il est temps de rendre ici justice à l'OMS pour ne pas être restée complètement inerte après Tchernobyl, à savoir pour l'appui courageux qu'elle a apporté aux autorités soviétiques au milieu de l'année 1989. Cette dé­marche illustre le rôle que veut, peut et doit exercer l'institution dans les affaires atomiques et radiologiques (conf. le rapport référencé note 6). Ceci est à l'évidence valable pour Fukushima, comme les interventions de Pr Yamashita en témoignent.

L'affaire se résume ainsi.

A partir de l'automne 1988, la réalité des dommages humains, confirmée par les registres de suivi médical des populations tenus dans les dispensaires des zones contaminées non évacuées, et les travaux des scienti­fiques biélorusses et ukrainiens sur les atteintes biologiques dues aux radioéléments ingérés et aux irradi­ations chroniques, conduisit à une demande quasi générale d'évacuation des populations. Les responsables moscovites, Youri Izraël et Leonid Ilyine, fixèrent alors le seuil de radioactivité tchernobylesque d'évacuation à 350 mSv//70 ans. Cette norme fut immédiatement contestée pour deux raisons majeures :

  • la première tient en ce que le modèle utilisé pour calculer les doses n'a pas été explicité ;

  • la seconde, en ce que cette norme enfreint (remet en cause) celle recommandée par la CIPR dès lors qu'il s'agit du public, soit 1mSv/an en moyenne au maximum sur une vie.

La controverse tourna à la polémique politique quand les partis indépendantistes biélorusses et ukrainiens firent alliance avec les associations anti-nucléaires et d'entraide. Les revendications prenant un tour incon­trôlable, toute la politique passée de sélection des populations étant sur la sellette, le gouvernement so­viétique demanda à l'OMS de l'aider à imposer sa norme.

L'organisation envoya un groupe de trois experts du plus haut niveau, D. Beninson, Dirigeant de l'Agence nucléaire d'Argentine et président de la CIPR, P. Pellerin, chef du SCPRI (Service central de protection contre les rayonnements ionisants, rattaché au ministère français de la Santé) et membre de la CIPR, et P. Waight, directeur du groupe de radioprotection du secrétariat de l'OMS. Le groupe visita les régions contam­inées d'Ukraine, Biélorussie et Russie en juin 1989, prit part à de nombreuses délibérations avec les autorités médico-sociales ainsi qu'à des réunions publiques et participa à une session de la Commission nationale de radioprotection d'URSS consacrée au principe des 350 mSv cumulés sur l'exist­ence. Le rapport qu'ils ont rédigé a été largement repris dans la presse. Les éléments marquant en sont soulignés dans un article, Per­spectives pour le futur, publié dans l'édition du 11/7/1989 de Sovietskaïa Bielor­ussia, en ces termes : "Ils ont convenu que cette valeur (350 mSv) était conservative et af­firmé que le risque pour la santé sera infime par rapport aux autres risques encourus par l'homme dans le cours d'une vie. (…) Dans l'hypothèse où on leur aurait demandé de fixer la limite de dose cumulée durant la vie, les ex­perts se seraient prononcés en faveur d'une limite de deux à trois fois 350 mSv". Cette déclaration est assortie de clauses de styles sur les mesures à prendre pour réduire la radioactivité des ali­ments tout en af­firmant d'une façon un tant soit peu contradictoire que "les normes alimentaires soviétiques correspondent aux niveaux admis dans le Marché Commun pour le libre commerce des produits ali­mentaires". Enfin ils concluent que "l'expérience acquise par les scientifiques soviétiques lors de la liquida­tion de cette cata­strophe les place au premier rang dans la gestion des situations post-catastrophes, et ils possèdent une capa­cité unique à aider d'autres pays dans l'élaboration de plans de prévention des accidents".

Bigre ! On sait comment cette expérience guide la gestion de la crise de Fukushima : on ne parle plus de 5 mSv/an, mais de 20, voire plus. Après tout, le bilan officiel de Tchernobyl étant réduit à zéro, mis à part les 50 morts par irradiations aigües et les cancers de la thyroïde, et le modèle dose-effet de la CIPR étant linéaire sans seuil, si à 5 mSv/an correspond zéro, alors il en sera de même pour 20 mSv et plus (Yamashita) car zéro fois quoi que ce soit = zéro ! Il n'y a plus de limite, hormis celle du syndrome d'irradiation aigüe.

Forts de ce soutien, 92 éminents médecins radiologues, radiothérapeutes et radiobiolo­gistes de l'Union, signèrent en septembre 1989 un rapport destiné à Mikhaïl Gorbatchov, où ils confirmaient le caractère suffis­ant et conservatif de la norme des 350 mSv/vie et attiraient son attention sur les implications de l'application d'une norme dérivée de la dose maximale annuelle publiée dans les recommandations de la CIPR (soit 70 ou 100 mSv/vie, ce que revendiquaient les scientifiques indépendants biélorusses et ukrainiens) : l'évacuation de plus d'un million de personnes supplémentaires. Ouf ! Mikhaïl Gorgatchov pouvait tranquillement se dé­fausser de sa responsabilité… et envisager “un peu plus tard” la création de sa Green Cross.

Les crises radiologiques portent moins un risque sanitaire pour la populatiion qu'un risque de perte de crédibilité pour la tech­nocratie atomique et radioprotectrice mondiale.



La préparation du bilan prévisionnel de Fukushima ou l'ombre de plomb de Tchernobyl

1. La composition du groupe des rédacteurs du rapport OMS sur la dosimétrie

L'action de la technocratie onusienne s'inscrit dans la durée, singulièrement en matière de radiations, comme chacun a pu s'en rendre compte. Le pedigree et l'expérience des rédacteurs du rapport sus-dit sont donc à considérer avec attention.

L'examen conduit à placer en exergue Mikhail Balonov, Institute of Radiation Hygiene, Moscou, dont la carrière internationale s'est déroulée entre l'AIEA, l'UNSCEAR et la CIPR (actuellement membre du Comité 2 : Doses dues à l'exposition aux radiations). Dans ses offres de service adressées courant octobre 2011 de St Pétersbourg sous forme d'une lettre ouverte, rédigée en anglais avec traduction en japonais, aux résidents de la Préfecture de Fukushima (pourquoi si tardivement ?), il se présente aussi comme consultant auprès de l'OMS, pour laquelle il a cosigné une bonne douzaine de rapports ces douze dernières années. Il a occupé le poste central de Secrétaire Scientifique du Groupe des rédacteurs du Rapport du Chernobyl Forum. Cet or­ganisme a été créé le 5 février 2003 au siège de l'AIEA à Vienne. Il était constitué de représentants de l'AIEA, FAO, UN-OCHA, PNUD, PNUE, UNSCEAR, OMS, Banque Mondiale, et de la Russie, du Belrarus et de l'Ukraine.

Ce rapport décisif a été publié en 2006 par l'AIEA.Voilà ce qu'en écrivait l'OMS dans sa présentation préliminaire abrégée d'une soixantaine de pages fin 2005 :

Les nouveaux chiffres sont présentés dans un rapport abrégé qui fait date intitulé ‘Chernobyl’s Legacy: Health, Environmental and Socio-Economic Impacts’ (L'héritage de Tchernobyl : impacts sanitaires, en­vironnementaux et socio économiques) que vient de publier le Forum Chernobyl.

L’estimation relative du nombre de décès à terme qui figure dans le rapport est très inférieure aux hypo­thèses antérieures largement reprises par les médias, selon lesquelles les radio-expositions allaient entraîner la perte de dizaines de milliers de vies humaines. Cependant, le chiffre de 4 000 n'est pas très éloigné des es­timations faites en 1986 par des scientifiques soviétiques, selon Mikhail Balonov, spécialiste des rayonne­ments à l'Agence internationale de l'énergie atomique, à Vienne, qui travaillait dans l'ex-Union soviétique au moment de l'accident.

En ce qui concerne les incidences sur l'environnement, les rapports des scientifiques sont également rassurants, car leurs évaluations révèlent qu'à l'exception de la zone fortement contaminée de 30 km de ray­on autour du réacteur, toujours interdite d’accès, de certains lacs fermés et de forêts d’accès limité, les niveaux de rayonnements sont, pour la plupart, redevenus acceptables. « Dans la plupart des zones, les problèmes sont économiques et psychologiques, pas sanitaires ni environnementaux » déclare M. Balonov, secrétaire scientifique du Forum Tchernobyl qui participe aux initiatives visant à un retour à la normale depuis la catastrophe.

Où l'on voit comment l'épisode conflictuel de l'été 1986 est élégamment gommé ! L'amnésie met toute technocratie à l'abri du rappel de ses erremenbts passés.

Durant toutes ces années Mikhail Balonov a prêché la bonne parole dans un nombre appréciable de colloques, congrès, symposiaet groupes de travail internationaux. Mais il a surtout exercé la responsabilité considérable après avoir été désigné comme auteur principal (lead author) du rapport 2008 de l'UNSCEAR sur Tchernobyl (une sorte de ressucé de celui du Chernobyl Forum).

A ses côtés, parmi les rédacteurs du rapport ici analysé, on distinguera d'abord un petit groupe ayant con­tribué au rapport de 2008 (un X entre parenthèses signale une contribution à celui du Chernobyl Forumde 2006) :

Lynn R. Anspaugh (X), une radiobiologiste à l'Université de l'Utah, consultante régulière de la CIPR depuis 1977, qui a travaillé pour les militaires et se fait passer pour une épidémiologiste dans un papier où elle fixe la prévision des décès de Tchernobyl entre 2 000 et 17 000 personnes, une personne de toute confi­ance ;

Dr Vladislav Golikov (X), un collègue de Moscou ;

Dr Irina Zvonova, une collègue de Moscou.

Les autres sont à répartir en plusieurs groupes. En premier lieu, celui des rédacteurs remerciés pour leur ap­port essentiel :

Carl M. Blackburn : AIEA, spécialiste de l'irradiation des aliments ; utilise les coefficients de dose de l'ICRP pour le Japon ; travaille dans le groupe conjoint FAO/AIEA, au siège de l'AIEA à Vienne ;

Florian Gering : Bundesamt für Strahlenschutz (OPRI allemand), spécialiste de l'assimilation des données lors d'un accident atomique ; applique les recommandations CIRP pour la protection des populations ;

Stephanie Haywood (Rapporteur) : NRPB ( OPRI anglais) ; théoricienne du calcul des contaminations en­vironnementales post-accidentelles ;

Gerhard Proehl : AIEA, Unité d'évaluation et de gestion des rejets dans l'environnement, NRSW, Vienne ; chef de la délégation AIEA à la 4ème rencontre du groupe de coordination sur la radioprotection de l'environ­nement, Vienne 28/09/2010 ;

Suin Saiguna : Secrétariat de la Nuclear Safety Commission japonaise ; seulement deux papiers publiés ; maître de recherche ultra-spécialisé ; a commencé une carrière bureaucratique comme le prouve un papier de 2008 signé avec 16 coauteurs sur "Progress in updating the European Radiobiology Archive" ;

Jane Simmonds (Chair) : membre du Comité 4 de l'ICRP, Health Protection Agency ; aucune publication scientifique référencée ; travaille tranquillement sur l'hypothèse d'un accident gravissime (2002) ;

Ichiro Yamaguchi : Département de santé environnementale. Publie depuis 2009, spécialiste des neutrons et de médecine radiologique ; a étudié l'application de la CIPR 2007 (publication 103) en radiologie et radio­thérapie.

En second lieu, les autres rédacteurs, trois pour chacune des institutions — AIEA, FAO, Health Public Agency (UK) —, un pour chacune des institutions — Food & Drug Administration (USA), IRSN, IRNEN (Italie) — et deux pour le Bundesamt für Strahlenschutz.

Vient ensuite un groupe de six observateurs : trois de l'UNSCEAR, trois Japonais en mission permanente à Vienne (2) et Genève (1).

Enfin, un groupe-caution de l'OMS composé de sept bureaucrates et d'une chercheur sur le cancer à Lyon, membre de l'IARC, qui apportent la justification du label OMS associé au document.



2. Tentative d'interprétation

Des informations rassemblées ci-dessus il découle à l'évidence que ce rapport OMS sur Fukushima ne s'inscrit pas dans un conflit au sein de la technocratie, l'Organisation essayant de recouvrer une petite part de l'autonomie dont l'accord de 1959 et la Convention de 1986 l'ont complètement privée. Il est donc un élé­ment, à considérer comme important, de la stratégie de communication visant à verrouiller les prévisions sur les conséquences sanitaires de Fukushima et à disqualifier par avance l'interprétation de celles que les méde­cins et épidémiologistes indépendants observeront au sein des populations touchées par la radioactivité répandue.

Tout conduit à penser que la machine à broyer le réel est déjà lancée à plein régime. Il n'y a pas eu d'irradi­ations aigües à Fukushima. L'accident n'aura donc produit aucune mort à mettre au compte de la radioactiv­ité. Dieu merci ! pourront s'exclamer Jean-Pierre Chaussade et Sunichi Yamashita…, s'ils ne l'ont pas encore fait. La radiophobie a déjà commencé à exercer ses ravages, que les rapports officiels déploreront et im­puteront à l'alarmisme des intervenants indépendants, ignorants, incompétents et irresponsables.



3. Un aperçu tout partiel de la méthode

Le Pr Yamashita a co-édité en 2002 un ouvrage au titre prophétique dont on peut consulter des extraits copieux sur Internet : Chernobyl : Message for the 21thCentury.

Le second chapitre a été écrit par le Pr Leonid A. Ilyin, Dr de l'Institut de Biophysique de Moscou, en l'espèce l'alter ego soviétique du Pr Pierre Pellerin à l'époque de Tchernobyl. De ce chapitre dont le contenu ne surprendra personne on peut extraire le tableau 3 (cf. ci-dessous) sur les prévisions offi­cielles de la surmortalité par cancer due à Tchernobyl, désagrégées par régions et niveaux de contamination des sols. Ces chiffres sont totalement contredits par les observations épidémiologiques de terrain. Mais selon la doctrine CIPR, cela ne saurait remettre en cause les prévisions : il faudrait que les recherches se con­centrent sur d'autres paramètres que la radioactivité.­



Ce que sous-entend la présentation du tableau mérite quelques explications. Les doses externes piloteraient les effets, ce que dément la réalité du terrain : les contaminations internes jouent un rôle dominant. La com­paraison avec la radioactivité naturelle, externe et interne n'est pas appropriée, non parce que les effets des rayonnements artificiels seraient différents (émissions de rayons bêta et gamma — très peu d'alpha sauf dans les régions très proches de la centrale — qui provoquent des ionisations lesquelles engendrent des radicaux libres oxydants, très dommageables pour la matière vivante), mais parce que très souvent ils ne s'exercent pas de façon homogène. Il se trouve en effet que les radio-éléments naturels, Po­tassium 40, Carbone 14 et Tritium ont une distribution quasi uniforme présents dans le corps humain. En revanche, à l'in­star de l'iode 131 qui cible la thyroïde, les travaux fondateurs, maheureusement interrompus par sa condam­nation à de la prison en 1999, du Recteur de l'Institut de Médecine de Gomel (Belarus) ont établi que le césium ingéré ne se répartissait pas comme le potassium mais, surtout chez les enfants, s'accumulait dans les organes les plus actifs, pancréas, cœur, rein, rate, foie etc, provoquant des troubles somatiques spectacu­laires, inédits dans cette tranche d'âge, conduisant à des pathologies multiples, un vieillissement accéléré et, notamment, des morts subites13. Tout cela est absent de prévisions qui ne portent que sur les cancers, mortels de surcroît.

Par ailleurs l'expérience de terrain de l'Institut de radioprotection BELRAD de Minsk démontre sans con­teste (450 000 mesures au Whole Body Counter effectuées depuis 20 ans) qu'il n'y a aucune relation directe entre contamination des sols et contamination interne des humains. La nature des sols, l'origine des aliments consommés, le recours aux produits du potager et aux ressources sauvages sont déterminants.

De plus, comme me l'a montré l'académicien ukrainien Dmitri Grodzinsky au printemps 1988, lors d'une conférence privée en présence du journaliste Serguieï Polkhovsky, les coefficients de transfert entre l'En­vironnement et l'Homme des radioéléments dispersés par Tchernobyl ne correspondent pas du tout dans la réalité, telle qu'il avait commencé à l'étudier dès après l'accident, à ceux retenus par la CIPR dans ses mod­èles.

Notons une erreur d'interprétation magistrale et délibérée, celle distinguant les cancers “spontanés” des cancers ra­dio-induits. Le déclenchement d'un cancer est un processus qui met en jeu des mécanismes com­plexes où l'agres­sion des cellules par des radicaux libres joue un rôle décisif. La radioactivité artificielle est un co-facteur des autres sources d'agression, dont la radioactivité naturelle et les irradiations médicales. Qui dit co-facteur ajouté dit alors, non pas cancer spécifiquement radio-induit, mais cancer déclenché plus tôt et souvent d'une nature plus virulente, ce que l'on observe au sein des populations touchées par Tchernobyl, phénomène qui participe à la baisse généralisée de leur espérance de vie.

Enfin, ce modèle est inadapté et faux.

Inadapté, car il est pour l'essentiel basé sur l'épidémiologie au sein des cohortes de survivants aux flash gamma et neutroniques des tests que l'aviation US a effectués à Hiroshima et Nagasaki. Les survivants ont subi une sélection sévère du fait du dénuement dans lequel ils se sont trouvés pendant plusieurs se­maines. Les moins résistants ont ainsi été éliminés. Les victimes des “pluies noires” sont absentes des stat­istiques, les Américains ayant emporté toutes les données, conservées secrètes depuis, aux Etats-Unis (cf. URL note 9).

Inadapté aussi, parce qu'il ne porte que sur les cancers mortels, ce qui laisse de côté toutes les souffrances et mauvaises vies engendrés par les cancers non-mortels, de plus en plus nombreux au fur et à mesure que la médecine réussit à prolonger des malades qui mourront éventuellement d'autre chose. La notion de cancer mortel, comme celle de décès dû à un accident, dépend par ailleurs de la date au delà de laquelle la corréla­tion n'est plus reconnue.

Faux, car il s'appuie sur une hypothèse linéaire sans seuil que démentent les données publiées dans l'ouv­rage japonais de référence : Hiroshima and Nagasaki, the Physical, Medical, and Social Effects of the Atom­ic Bombings, Iwanami Shoten, Publishers, 706 pages, Tokyo 1979. Les données rassemblées montrent qu'aux doses comprisent entre 0 et 0,1 Gy correspond une augmentation moyenne du risque de cancer de l'ordre de 15% alors que l'accroissement de ce risque n'est que de l'ordre de 50% pour les doses supérieures à 1 Gy. Il n'y a donc pas de “réponse linéaire sans seuil”, ce qui invalide d'emblée le modèle que la CIPR prétend basé sur les observations post Hiroshima-Nagasaki !

Enfin, last but not least, les prévisions d'augmentation à long terme sont si faibles que cette dernière serait a priori indis­cernable dans le bruit de fond des statistiques. Si la réalité se révèle différente, il faudra donc in­criminer d'autres causes ! C'est déjà ce qui a été annoncé pour Fukushima dans un article retentissant publié le 21 novembre 2011 par le grand quotidien japonais Mainichi, sous le titre :

Even if the worst nuclear accident in 25 years leads to many people developing cancer, we may never find out.”, article dont on trouvera une critique approfondie du Professeur Michel Fernex à l'URL14.



Conclusion

Le rapport sur la dosimétrie publié par l'OMS ne doit pas être sous-estimé. Rédigé sous la direction des ex­perts internationaux parmi les plus impliqués dans le processus de négation des conséquences sanitaires de Tchernobyl, il est destiné à servir de référence dosimétrique, dont dériveront des prévisions réconfortantes sur le destin des populations touchées par Fukushima. Dans cette perspective historique il constitue un jalon utile de la stratégie de communication de la secte atomique. Car les suites qui lui seront données confirmeront le Gouvernement japonais dans sa gestion minimaliste, de plus en plus minimaliste, du traitement de la crise ra­diologique qui frappe le pays.

Yves Lenoir, 1er Juin 2012

2Brian Madison Jones, Abolishing the Taboo, Dwight D. Eisenhower and American Nuclear Doctrine 1945-1961, Ed Helion & Company, 2011

3Ce rapport est introuvable sur le site de l'OMS. On peut le télécharger à partir de :

http://enfants-tchernobyl-belarus.org/doku.php?id=base_documentaire:articles-1957:etb-100

8"Tout était fini. Notre patrie était défaite. Notre université était effondrée et les salles de cours réduites en cendres. L'un après

l'autre nous étions blessés et tombions. Les maisons où nous vivions étaient incendiées et les vêtements que nous portions en

lambeaux. Qu'avons-nous à dire ? Nous désirions seulement que jamais cette tragédie ne se répète.

Nous devons utiliser le principe de la bombe atomique. Aller en avant dans la recherche de l'énergie atomique pour qu'elle contribue au progrès de la civilisation. Une mauvaise fortune se sera alors transformée en bonne fortune. Le monde changera avec l'utilisation de l'énergie atomique. Si un monde nouveau et fortuné peut être construit, les âmes de tant de victimes reposeront en paix". Conclusion du rapport remis aux autorités japonaises en 1945 par le Dr Takashi Nagai, médecin radiologue qui avait secouru les blessés de Nagasaki. Il mourut quelques années plus tard de leucémie. Où l'on voit que la confiance dans les bienfaits médicaux des rayonnements se transmute, contre la clarté de l'évidence, en une confiance aveugle dans ceux qu'apporterait l'énergie atomique.

9Sunichi Yamashita est un catholique actif. Il a convaincu la hiérarchie de l'église du Japon des bienfaits de l'énergie atomique. Ce fait est à rapprocher du rôle que joue Jean-Pierre Chaussade, l'homme qui a créé la Direction de la Communication à EDF après Tchernobyl, auprès de l'Eglise catholique romaine : il s'est fait consacrer diacre au diocèse de Paris après son départ à la retraite, puis est devenu le Monsieur Ecologie et Environnement de l'Eglise de France, position qui lui permet d'intervenir sur Radio-Vatican. Le 16 mars 2011 à l'émission de 22h40 il a rappelé que la position de l'Eglise sur l'énergie atomique est en substance celle de l'AIEA et que concernant Fukushima elle s'aligne sur celle des autorités françaises : la catastrophe japon­aise ne doit pas donner lieu à des décisions dictées par l’émotion. Il s’agit d’analyser les causes de l’accident avant d’en tirer des conséquences pour notam­ment le parc nucléaire français."

Le goût chrétien du sacrifice n'est sans doute pas étranger à cette conversion sans condition de l'Eglise à la religion du dieu Atome.

L'approche bouddhiste est plutôt dictée par la compassion et la lutte contre tout ce qui peut générer de la souffrance : le bouddhisme ne croît pas à la rédemption par la douleur. En ce sens on peut saisir ce qui sépare fondamentalement un Takashi Nagai, catholique, d'un Shuntaro Hida, bouddhiste, également médecin, présent à Hiroshima le 6 août 1945, qui n'a cessé depuis d'assister les Hibakusha et à témoigner contre les dangers de l'énergie atomique. Sur Dr Hida, conf. :

<http://enfants-tchernobyl-belarus.org/doku.php?id=films-interviews-debats#blessures_atomiques > dont on peut commander sur le même site, pour aider son réalisateur à produire son prochain film sur Fukushima.

12Valéry Legassov s'est suicidé avant l'aube le 26 Avril 1988. J'étais à Tchernobyl ce jour-là. Deux jours plus tard, après une en­trevue avec des responsables soviétiques à l'Institut Kourtchatov de Moscou, nous avons vu sortir son corbillard suivi d'une file de limousines noires rutilantes. On peut s'étonner qu'il ait laissé un testament officiellement inachevé.

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