Nucléaire, jusqu’à quand ?

Publié le par Sortir du Nucléaire 41

Dossier paru dans la Renaissance du Loir et Cher du 15 Février :

Le directeur de la centrale nucléaire de Saint-Laurent a présenté le bilan 2018 et les perspectives 2019 du site. Nous avons également rencontré deux membres du réseau Sortir du nucléaire qui portent un regard totalement différent sur l’avenir de cette forme de production d’énergie. Alors, sommes-nous proches de la transition énergétique ? Certains en Loir-et-Cher le pensent et proposent des alternatives. Ils sont aussi dans ce dossier.

 

 

Centrale de Saint-Laurent : la transition énergétique pas encore inscrite au programme

Depuis 1981, 425 milliards de KWh ont été produits à la centrale nucléaire de Saint-Laurent. Et d’après les dernières informations fournies par EDF ce n’est pas près de s’arrêter.

C’est une tradition : chaque début d’année, la direction de la centrale nucléaire de Saint-Laurent réunit la presse pour présenter les (bons) chiffres de l’année passée et aborder les événements prévus pour celle qui commence.2019 ne déroge pas à la règle puisque le 5 février, Jean-Claude Cervantes, directeur du site et Éric Bouvard, directeur délégué, ont uni leurs voix pour présenter un bilan chiffré, comme à son habitude très satisfaisant.Toutes les facettes du fonctionnement de la centrale ont été abordées : la sûreté - avec la mise en service de deux diesels d’ultime secours qui seront inau-gurés en 2019 - et la formation du personnel.2.450 heures ont été consacrées à des exercices de sécurité ou à des entraînements, dont un d’ampleur nationale les 11 et 12 avril derniers. « Depuis 25 ans on a divisé par quatre le nombre d’arrêts automatiques du réacteur, un seul a été déclaré en 2018. »Le taux de fréquence des accidents est exceptionnel aussi avec seulement deux accidents du travail avec arrêts déclarés en 2018 et un taux de fréquence global de 0,91. « Ça nous place dans le Top 10 des entreprises industrielles ; le challenge c’est de maintenir ces résultats sur la durée. »

20.000 prélèvements réalisés EDF se veut entièrement transparent : 20.000 prélèvements et analyses ont été réalisés l’an passé. 40 personnes sont dédiées à la maîtrise des impacts de l’exploitation et à la surveillance de l’environnement. « Ces prélèvements sont réalisés par un laboratoire indépendant contrôlé par l’ASN, l’Autorité de sûreté nucléaire. » Quant aux rejets, « ils sont toujours en baisse et en deçà des limites réglementaires. »Depuis sa mise en service en 1981, la centrale de Saint-Laurent a produit 425 milliards de kWh. Avec 11,8 TWh, elle a fourni en 2018 3 % de la production nucléaire française et permis de répondre à deux tiers des besoins de la région Centre-Val de France. La centrale a connu en 2018 deux arrêts de tranche pour un rechargement simple et une visite partielle pour une durée totale de 133 jours : « Une perte de production supérieure aux prévisions, due à des défaillances techniques. » Des arrêts durant lesquels de nombreuses opérations de maintenance ont été réalisées avec notamment une « révision des tuyauteries ».

Deux dates pour 10 années de plus

Ces opérations permettent de préparer les prochaines visites décennales qui auront lieu en 2022 et 2025. Si celles-ci se déroulent dans de bonnes conditions, Saint-Laurent recevra une autorisation pour dix années supplémentaires, soit jusqu’à 50 ans. « L’objectif d’EDF est de prolonger la durée de vie des centrales existantes. »Ainsi, en 2019, deux nouveaux arrêts de tranche seront programmés, le premier à partir du 4 mai (60 jours) et le second à partir du 21 septembre (30 jours). De nouvelles opérations de maintenance seront programmées. Jean-Claude Cervantes évoque d’ailleurs avec enthousiasme le grand-carénage, une opération de maintenance exceptionnelle.Selon la dernière feuille de route énergétique, 14 fermetures de réacteurs sont programmées d’ici 2035, des réacteurs qui auront déjà 50 ans. Mais le directeur se veut rassurant : « L’ASN garantit la sécurité, s’il y avait le moindre problème elle ferait arrêter la production. »Lorsqu’on aborde le sujet de la transition énergique, Jean-Claude Cervantes répond que dans le cadre de la PPE2 « d’ici l’été 2021, il est prévu que nous déposions un dossier expliquant comment renouveler le parc nucléaire français en donnant les sites sur lesquels on compte construire et le coût de l’investissement. » Le directeur précise qu’il s’agira d’EPR3 : « On construira deux réacteurs côte à côte sur trois sites », soit six nouveaux réacteurs d’ici 2030.

« Nous ne savons pas stocker l’électricité »« Pour l’instant nous ne savons pas stocker l’électricité et je ne connais pas d’autre source d’énergie pilotable. Quand il n’y a pas de vent il n’y a pas d’électricité ; quand il n’y a pas de soleil il n’y a pas d’électricité. »« L’Allemagne a fait le choix d’arrêter le nucléaire et de le remplacer par du charbon, vous verrez que quand il n’y a pas de vent ni de soleil ce qui est quand même assez courant au mois de janvier et de février puisqu’on est dwans un climat continental, elle produit des MWh avec du charbon. C’est ce qu’on appelle la transition verte ? »« Ce qu’il y a de sûr aujourd’hui c’est que la PPE affirme que l’énergie de demain c’est l’électricité. »1) Taux de fréquence globale : nombre d’accidents avec arrêt de travail supérieur à un jour, survenus au cours d’une période de 12 mois par million d’heures de travail. 2) PPE : la programmation pluriannuelle de l’énergie. 3) EPR : réacteur pressurisé europée

 

2018 en chiffres

> 78.612 heures de formation ont été dispensées, dont 2.450 dédiées aux entraînements d’activités à enjeu sûreté.> 93 % des déchets conventionnels du site ont été valorisés.> L’activité rejetée (les rejets) a été de 224 MBq1, bien en deçà des limites réglementaires fixées à 10.000 MBq.> Le budget annuel s’est élevé à 200 millions d’euros, 40 pour les taxes, 70 pour le personnel, 70 pour l’exploitation et 20 pour les investissements.> 38,5 millions d’impôts et taxes ont été versés dont 60 % au niveau local (Grand Chambord) ou départemental.> Une centaine d’entreprises locales ont été sollicitées, 11,3 millions d’euros d’achats ont été réalisés auprès des entreprises de la région.> Le site emploie 1.100 salariés dans 70 métiers. 20 embauches ont été réalisées en 2018 ; 40 alternants ont été formés. La centrale de Saint-Laurent est le premier employeur industriel du territoire.> Le plan particulier d’intervention élargi concerne désormais 76 communes comprises dans un cercle d’une circonférence de 100 km autour de la centrale.> Dans le cadre du grand-carénage de Saint-Laurent qui s’étend sur la période 2015-2030, 1,6 milliard d’euros seront investis pour amener les unités de production à une durée de vie de 50 ans et au-delà.> 4.178 visiteurs ont été accueillis dont 42 % issus de l’enseignement.> Selon une étude BVA menée en septembre 2018, 85 % des riverains considèrent que la centrale de Saint-Laurent fonctionne bien.

1) megabecquerel - le becquerel mesure le nombre de désintégrations par seconde

Dossier réalisé par Laurence Richer

 

Ils militent pour sortir du nucléaire

L’association Sortir du nucléaire 41 fait partie d’un réseau national. Ses membres militent pour la fin du nucléaire et la transition vers des énergies

L’association Sortir du nucléaire 41 (SDN41) milite pour l’abandon du nucléaire au profit des énergies renouvelable. Pour évoquer ses actions, nous avons rencontré Jean Coly, un ancien ingénieur sanitaire habitant à Mer, et Didier Narbeburu, ancien salarié d’une organisation humanitaire demeurant à Blois.Officialisée en octobre 2010, cette association réunit des personnes qui souhaitent s’engager contre le nucléaire. Elle appartient à un réseau national qui a pour mission d’informer, sensibiliser et mobiliser les citoyens.Le nucléaire reste un sujet complexe à appréhender. « C’est le problème des énergies d’une façon générale. Seuls les spécialistes s’approprient le sujet et on se repose aveuglément sur eux, » selon Didier Narbeburu qui souligne qu’il « y a là un danger important. »« C’est un sujet à la fois inquiétant et ennuyeux. Il faut réussir à parler clairement, précisément et sans langue de bois de ces sujets. C’est ce qu’on essaie de faire. C’est une question de sécurité pour les populations mais même ce sujet ne mobilise pas les gens. On parle même d’absence de culture de la sécurité. Si vous entendez une ou deux sirènes sonner, savez-vous ce que ça veut dire ? »« On milite pour la fin du nucléaire parce qu’on sait que c’est jouable, poursuit Jean Coly. L’immense majorité des pays du monde se passe du nucléaire ou a de moins en moins de nucléaire. Il n’y a que les Chinois qui augmentent légèrement leur production. On est vraiment une exception mondiale. »Didier Narbeburu complète : « Le nucléaire aujourd’hui engendre des coûts qui sont tellement élevés et des retours sur investissements qui sont tellement longs que ce n’est pas rentable. Et c’est l’État français qui soutient EDF. Dans les années 70 et 80, par choix politique, on a mis le paquet pour construire des centrales nucléaires en France, y compris des réacteurs qu’on comptait vendre à l’étranger. On s’est suréquipé en très peu d’années et on a ensuite laissé passer une longue période sans réinvestir. »« Aujourd’hui on est au pied du mur. » On ne peut pas se permettre d’arrêter des centrales qui devraient l’être déjà depuis plusieurs années selon les prévisions faites lors de leur construction. « L’hypothèse de travail était calculée pour 40 ans. » Sous réserve de réexamens périodiques qui sont assurés par l’Autorité de sûreté du nucléaire.

 

Des terres pour quoi faire ?EDF cherche à augmenter sa réserve foncière autour des centrales nucléaires françaises. Le réseau Sortir du nucléaire s’interroge : que va faire l’électricien de ces terres agricoles ?

En septembre dernier, des agriculteurs de Saint-Laurent ont reçu un courrier envoyé par la Safer1 du Centre. Ce courrier les informe qu’« EDF souhaite compléter sa réserve foncière afin de faciliter la réalisation éventuelle de nouveaux projets permettant d’assurer la production d’électricité décarbonée et, ainsi, donner les moyens de pérenniser l’implantation locale du groupe EDF. »116 hectares de terres agricoles appartenant à une quinzaine de propriétaires pas forcément exploitants sont concernés selon l’association Sortir du nucléaire qui dénonce cette action.Dans ce courrier, la Safer se dit « missionnée par EDF pour évaluer la faisabilité d’acquisitions foncières. Cette évaluation se fonde sur une enquête préalable auprès des propriétaires et exploitants dans le périmètre de l’étude ».Les membres de l’association Sortir du nucléaire s’interrogent : « Est-ce que cela fait bien partie des missions de la Safer ? »Les Safer ont été créées par la loi d’orientation agricole du 5 août 1960. Leurs objectifs initiaux consistaient à réorganiser les exploitations agricoles dans le cadre de la mise en place d’une agriculture plus productive, et à installer des jeunes.Elles sont aujourd’hui des acteurs privilégiés du volet foncier des politiques publiques, qu’elles soient agricoles, d’aménagement du territoire ou de préservation de l’environnement.Les trois grandes missions d’une Safer sont de dynamiser l’agriculture et les espaces forestiers, en favorisant l’installation des jeunes ; de protéger l’environnement, les paysages et les ressources naturelles et d’accompagner le développement de l’économie locale.Cette démarche ne semble donc pas contraire aux missions de cet organisme public.En revanche la question reste entière : à quoi vont servir ces terres ?Les membres de Sortir du nucléaire accusent EDF « d’étendre son emprise foncière en catimini » et exigent « la transparence ».Et ce projet ne semble pas concerner uniquement le Loir-et-Cher, mais « des milliers d’hectares de terres agricoles autour de la plupart des centrales nucléaires françaises : Belleville, Bugey, Cattenom, Chinon, Dampierre… »Sans plus de lumière sur le pourquoi de cette volonté d’achat, EDF n’ayant pas exposé ses projets, les opposants font des hypothèses. « La plus probable est sa volonté d’anticiper la construction de nouveaux EPR (réacteurs dits de troisième génération). On sait pourtant que celui de Flamanville n’est toujours pas en service et s’avère être un échec technologique doublé d’un gouffre financier. »

Vers le « nouveau nucléaire » ?

D’autres pistes sont évoquées, notamment la construction de « petits réacteurs que certains appellent les SMR, d’environ 250 à 300 MW. Au lieu d’en construire un seul on pourra en construire deux ou trois. L’idée, c’est la petite centrale de poche. »Ces réacteurs viendraient prendre le relais de la centrale vieillissante de Saint-Laurent, même si la fermeture de celle-ci n’est pour l’instant pas à l’ordre du jour.« C’est le flou le plus absolu. L’installation de panneaux photovoltaïques a même été évoquée ! »Les membres du réseau Sortir du nucléaire ont lancé une pétition à l’échelle nationale pour demander l’arrêt de cette politique d’achat de terres agricoles.

1) Société d’aménagement foncier et d’établissement rural.

 

Y a-t-il danger à Saint-Laurent ?

Dans le livre intitulé Nucléaire, danger immédiat paru chez Flammarion (lire par ailleurs), Thierry Gadeau écrit que le site de Saint-Laurent comprend deux réacteurs de 900 MW. « La cuve B1 est fissurée, a une absence de marge à la rupture et dépasse les prévisions de fragilisation à quarante ans. La cuve B2 est fissurée et dépasse les prévisions de fragilisation à quarante ans. Des tubulures des deux cuves sont fissurées. »« On a, avec Saint-Laurent, l’un des trois réacteurs les plus dangereux de France, s’inquiète Didier Narbeburu. La dangeroité est telle qu’il conviendrait de l’arrêter. Thierry Gadeau a levé le lièvre après avoir mené une enquête et il n’a jamais été démenti. Pourtant EDF a largement les moyens financiers et juridiques pour attaquer en diffamation. Il y a d’ailleurs des procédures en cours sur d’autres sujets. »Fautil s’inquiéter ? Nous avons posé la question à Jean-Pierre Cervantes, directeur du site de Saint-Laurent.« Nous sommes bien sûr en désaccord total avec ce qui est écrit. Nous avons bien sûr contesté ce qui était présenté. Nous sommes contrôlés par l’autorité de sûreté nucléaire (l’ASN). »Le directeur explique que l’inspection de la cuve est réalisée de manière complète à chacune des visites décennales. « La cuve est contrôlée avec des appareils très sensibles et très modernes qui examinent très précisément l’évolution de la cuve depuis son installation à aujourd’hui. Ce qui est noté dans ce livre ce sont des défauts qui ont été intégrés au moment où on a forgé les pièces et qui sont inhérents au métal. On a fait la démonstration qu’ils n’ont aucune incidence sur la sûreté et tous les dix ans on s’assure qu’ils n’ont pas bougé. »« S’il y avait le moindre doute du côté de l’Autorité de sûreté elle ne laisserait pas tourner les réacteurs de Saint-Laurent. »Le directeur rappelle que l’ASN n’a pas hésité à arrêter les réacteurs de la centrale de Tricastin.Interrogé, l’éditeur répond qu’« aucune procédure judiciaire n’a été lancée par EDF concernant ce livre ».

 

EDF apporte un début d’éclaircissement

Interrogé lors du point presse du 5 février, Jean-Claude Cervantes, le directeur de la centrale de Saint-Laurent, a donné quelques explications.« En ce qui concerne la réserve foncière, on pense clore cette première étape de l’étude de faisabilité à la fin de ce premier semestre. »Ce rapport devra indiquer clairement dans quelles conditions EDF pourra acquérir de nouveaux terrains « pour les exploiter de manière industrielle. »Le directeur reconnaît qu’il y a eu des manifestations d’inquiétude mais il explique ne pas pouvoir répondre de façon catégorique pour l’instant.« À ce jour on n’a pas arrêté ce que fera EDF de ces terres agricoles dans le futur. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’EDF veut continuer à être un producteur d’électricité sur le site de Saint-Laurent ; il va bien falloir qu’on trouve des terres complémentaires. »Jean-Claude Cervantes explique aussi qu’il n’y aura pas de nouveaux sites construits en France et cherche des terres autour des sites existants. « On est bien en train de préparer l’avenir mais on n’est pas capable de vous dire à ce stade de quoi sera fait l’avenir de Saint-Laurent dans 20 ans. »« Nous avons besoin de prolonger la durée de fonctionnement et d’espace pour déconstruire Saint-Laurent 1 indépendamment d’un quelconque nouvel outil de production. »Le directeur précise tout de même que les réacteurs actuels seront arrêtés au plus tard à 60 ans et nous a renvoyés à la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) qui a « fixé le cadre. Le ministre de l’Environnement a dit de manière très claire qu’il ne sera pas possible de produire de l’électricité sans le nucléaire. Dans la même PPE il est prévu qu’en 2021 nous précisions comment on compte renouveler le nucléaire français. »C’est seulement à ce moment-là que l’on saura si le site de Saint-Laurent a été choisi pour construire deux nouveaux EPR : « On construira deux réacteurs côte à côte sur trois sites ; on a l’intention d’en construire six d’ici 2030. »

 

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